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Istanbul, avril 2027.

Sous une chaleur écrasante, la ville tentaculaire fête le cinquième anniversaire de l'entrée de la Turquie dans la Communauté européenne. Quinze ans plus tôt, Israël a frappé les sites nucléaires iraniens avec des missiles thermobariques, provoquant indirectement le pire choc pétrolier et gazier de l'Histoire.

Dans Istanbul en ébullition (l'air conditionné coûte trop cher, l'eau aussi), une bombe explose dans un tramway. Cet événement va bouleverser la vie des habitants de la maison des derviches de la place Adem-Dede : Necdet se met à voir des djinns, le jeune Can utilise son robot pour enquêter sur l'attentat non revendiqué, l'antiquaire Ayse accepte de rechercher un sarcophage légendaire, Leyla se voit chargée du marketing d'une nouvelle technologie révolutionnaire : le stockage bio-informatique.

C'est dans la maison des derviches que se joueront rien de moins que l'avenir de la Turquie et celui du monde tel que nous le connaissons.

Review

Byzance, Constantinople, ou Istambul.

Trois noms, deux océans, pour une ville, qui n'est peut-être pas la plus belle du monde, mais sans doute l'une des plus envoûtantes pour moi.

Alors évidement, quand on auteur de science-fiction s'empare de ce décor historique pour créer une oeuvre puisant un peu dans le cyberpunk, un peu dans la chronique urbaine, un peu dans le roman historique, j'adhère.

Histoire de brosser un peu le tableau, ce roman nous décrit les aventures entremélées des habitants d'un tekke (une espèce de couvent pour moines soufis) perdu dans un quartier pas forcément très tendance d'un Istambul du futur proche (aux environs de 2030). Dans ce futur proche, l'injection de nanos (ça va faire plaisir à Yann) est la forme d'augmentation la plus tendance, avant même l'utilisation du ceptep (un nom bien turc - pour ce que le vocabulaire utilisé par l'auteur m'a laissé comprendre - désignant le descendant de notre téléphone portable totallement ubiquitaire). Et ces nanos ont des capacités assez importantes : augmentation de la concentration ou de la mémoire ou alors au contraire amnésie sélective. Bref, c'est un ressort scénaristique bien pratique. Ressort dont l'auteur se passe pourtant, puisqu'un tel outil n'est pas vraiment indispensable dans cette ville servant de pont entre l'orient et l'occident.

Un pont, parce que les choses viennent des deux côtés : de l'Europe vient la respectabilité, les droits de l'homme, mais aussi une certaine fin de traditions de marchandages, de l'orient vient la tradition, la légende de l'homme mellifié qui occupera une partie de ce roman, comme le Coran coupé en deux qui réunira une bonne partie des habitants de ce tekke dans une vision entrepreneuriale du monde typique de notre XXIème siècle. Vous trouvez que c'est beaucoup ?

C'est normal. Ce roman est écrit sous une forme polyphonique assez classique, à la différence notable que chaque personnage connaît tous les autres dès le début du roman, et que leurs interactions vont les faire tourbilloner les un autour des autres comme les cigognes dans le ciel d'Istambul qui ouvrent ce récit ... ou comme les derviches tourneurs en quête de révélations spirituelles.

Et c'est en prenant conscience de ça que je me suis rendu compte que l'auteur était beaucoup plus fin que ce que je croyais. En prenant conscience de ça, et également lors d'une scène absolument incroyable au cours de laquelle un jeune garçon protagoniste (pas très lointain du jeune et prodigieux TS Pivert) se fait poser des espèces de boules quiès de haute technologie, et croit voir un porte-conteneur géant emporter tous les bruits du monde. Cette scène, où le bosphore entre en scène comme un personnage, montre à quel point l'auteur maîtrise les changements d'échelle, qu'ils soient temporels (les flashbacks sont tous brillament conçus) et spatiale (puisqu'on passe d'une rue - ou de tout Istambul - à la micro-calligraphie en un clin d'oeil) pour nous emporter ans une espèce de vertige tourbillonant dans lequel tout change pour rester à sa place ... ou pas.

Je ne saurais d'ailleurs même pas décrire comment certains passages, ne rendant pas forcément honneur aux personnages, ont pu me chambouler par ces changements d'échelle, d'angle, de perspective.

Et c'est à mon avis la plus grande richesse d'utiliser le moyen de la science-fiction pour nous faire toucher du doigt la richesse absolument stupéfiante de l'histoire et de la complexité de ce monde ottoman, byzantin, ou quelqu'autre nom qu'on puisse donner à cette espèce d'éternel tourbillon qu'est Istambul. Richesse qui est autant spirituelle et religieuse que culturelle : si Istambul est évidement une ville de pratique musulmane, on y trouve aussi des chrétiens grecs, mais surtout une grande variété dans les pratiques musulmanes, que l'auteur évoque sans jamais les décrire - comme il l'aurait d'ailleurs fait de pratiques chrétiennes ou zoltariennes. Et là, je ne peux que m'ennorgueillir stupidement d'être lecteur d'un genre permettant des évocations d'une telle finesse.

Autrement dit, c'est un bon, et même un grand livre de science-fiction qui, loin de sortir l'attirail traditionnel du héros se frayant un chemin à la pointe de son pisto-laser, préfère utiliser la richesse descriptive de notre espèce littéraire pour mieux nous révéler, dans le voisin qui est un autre, celui qui nous est semblable.

Et c'est réellement une lecture aussi intelligente qu'indispensable pour moi, et pour tous ceux qui peuvent considérer la science-fiction comme quelque chose d'un peu plus intéressant que ces histoires - distrayantes, je le reconnais - de sauvetage de l'univers.